L'amoureuse au coeur nu
(Source: Ciné Revue
1957: Confidences sur Rita Hayworth, l'amoureuse au coeur nu. J V Cottom)
La Comtesse aux pieds nus qu'incarne Ava Gardner de Mankiewicz, symbolise la vie et le caractère de Rita Hayworth. Ainsi se trouvait dramatiquement résumé son destin. La comtesse aux pieds nus poursuivait un amour impossible à travers toute une vie et Rita, à la portière du train qui l'amenait écrasait une larme…
Et telle est bien la tragédie de sa vie. A travers 5 mariages et de nombreuses idylles, elle a désespérément cherché le grand amour qui se dérobait toujours. C'est sans doute, parce que tous ces hommes ont aimés un rêve en technicolor qui s'appelait Rita Hayworth et ils ont trouvé dans leur bras une femme appelée Margarita Cansino. Elle était aussi belle que son personnage, aussi femme et même plus, mais désirait une vie paisible à deux, pas celle qu'inspirait son personnage.
Quand elle était la petite Margarita à qui son père enseignait la danse, elle n'était pas vraiment jolie. Tellement timide, elle donnait l'impression d'être stupide. Obsédée par l'idée que les gens ne l'aimaient pas. On ne saura sans doute jamais la lutte qu'elle a dû mener pour devenir la plus belle, la plus adulée et la plus aimée. Il lui a fallu d'héroiques efforts pour cesser de ronger le bout de ses doigts et d'enrouler ses jambes autour des pieds de sa chaise quand on la regardait, pour dissimuler sa gêne.
Elle est essentiellement la femme qui ne peut vivre sans amour. Celle qui a le cœur toujours à nu. Entre ses mariages, elle a rêvé entre les bras de Victor Mature, Tony Martin, Kirk Douglas. A Londres, elle eut une liaison avec Jack Lemmon, son partenaire de Fire Down Below. Mais tout cela n'a rien à voir avec l'amour, ce mot qui représente pour elle quelque chose de vertigineux, d'impossible.
Elle ne pouvait vivre qu'aimée et ne vit que pour l'homme qu'elle aime. Elle tenait énormément à ses longs cheveux auburn, mais quand Orson Welles lui demanda de tout couper et de les teindre, elle accepta. Comme il était pour elle, une sorte de génie, elle se mit à dévorer des ouvrages de philosophie et de psychologie, prenant fiévreusement des notes et se documentant. Quand je lui en demandais la raison, elle répondit avec le plus évident naturel " pour plaire à Orson ", tout comme elle avait avoué faire couper ses cheveux pour " plaire à Orson ".
Il est certain qu'il fut le grand amour de sa vie. Elle m'en parla en 1946 à Hollywood. Quand ce fut pour la première fois la rupture entre eux et que, sur un coup de tete, elle prit le bateau pour l'Europe en 1947, j'étais allé l'accueillir à Rotterdam. Je ne l'interrogeais pas, mais je me rendis compte combien elle était triste, abattue, perdue. Ce qui menaçait de sombrer pour elle, c'était le grand amour de sa vie. J'avais devant moi une femme profondément sincère, blessée au coeur pur. En amour, Rita le fut toujours avec passion.
Elle veut plaire aux hommes, même malgré elle. Mais cette femme si féminine n'a rien d'agressif. Au contraire, elle est l'amoureuse passive, s'habillant comme aime la voir habillée celui qu'elle aime, se rendant avec lui aux endroits qu'il a choisi, même si elle a personnellement d autres préférences. Elle se fit ainsi intellectuelle pour Orson Welles ou princesse pour Ali Khan. Puis, un beau jour, dans un grand désespoir, elle se rendit compte qu'elle n'était faite pour aucune de ces vies et elle partit, le cœur déchiré.
Etait-elle même faite pour la vie de vedette ? Cependant, elle est star aussi naturellement qu'une chatte est gracieuse. Mais c'est à sa condition de vedette qu'elle doit tout son malheur. Elle devint un mythe vivant alors qu'elle était faite pour jouir d'un simple et profond amour.
Mais, quand on a été célèbre au point de voir son nom (Gilda) (son fascinant personnage) gravé sur la première bombe atomique de l'histoire, on ne peut prétendre raisonnablement à être aimée comme une simple mortelle et on paie cher d'être devenue une déesse. Une déesse qui soupire après un amour simplement mortel. C'est un drame vieux somme le monde. Déjà les Grecs l'avaient inscrit en bonne place dans leur mythologie.
Si elle avait eu une vie ordinaire, elle aurait fait une admirable mère. Les maris ont passé dans sa vie, mais elle a gardé les enfants qu'elle a eus d'eux et elle a toujours lutté pour en avoir la garde. Là aussi, elle est pleinement féminine. Il faut la voir avec ses enfants, il faut voir la tendresse qu'il y a alors dans ses paroles et dans ses gestes. Un jour, en la regardant jouer avec eux, un homme qui était profondément amoureux d'elle m'a dit : " Même si elle n' était pas Rita Hayworth, on s' éprendrait d'elle rien qu'en la voyant dans son rôle de mère. Et quand on lui demande pourquoi elle revoit parfois Ali Khan, elle répond " N'est-il pas le père de ma fille ?"
Cette grande star dont le nom reste magique malgré tous ses déboires professionnels a souffert lorsque sa carrière coïncidait avec une phase sentimentale agitée de sa vie. Quand elle a rompu avec la Columbia et combattu son ancienne compagnie, c'était parce que Dick Haymes, l'homme qu'elle aimait, risquait de se voir retirer son passeport et d'être exilé des Etats-Unis. La femme prit aussitôt le pas sur la vedette : elles était prête a abandonner et à partir avec lui n'importe où.
Cette femme qui a été un des plus extraordinaires rêves d'amour dans le monde ne fait preuve d'aucune coquetterie dans ses rapports avec les hommes. Elle ne recourt jamais a cette tactique que l'on affirme féminine. Quand un homme lui plaît, elle ne le lui cache pas, elle lui téléphone et elle lui avoue qu'elle serait heureuse s'il passait la prendre pour 1'emmener en tel ou tel endroit. Elle ne joue jamais sentimentalement a cache- cache avec les hommes. Elle se livre a eux, sans arrière-pensée et c'est pourquoi elle s'est si souvent trouvée désarmée
La première fois qu'elle rencontra Ali Khan, il lui plut. Pourtant elle éclata de rire et lui dit que sa moustache brune le faisait ressembler à Groucho Marx. Une femme soumise n'aurait jamais dit cela, mais Rita Hayworth n'est pas une amoureuse soumise, elle est trop sincère, trop franche et trop honnête pour cela.
Lorsqu'elle eut divorcé pour la première fois, elle connut une longue et tendre liaison aveç Victor Mature. On crut même qu'ils allaient se marier. Et ils l'auraient sans doute fait s'il n'avait pas été mobilisé. Elle refusa de l'épouser avant son départ, ne voulant pas le lier à elle, alors qu'il pouvait rencontrer un autre amour quelque part autour du monde. Elle l'aimait, mais elle était honnête. Et ce fut elle qui crut rencontrer l'amour tandis qu'il était loin d'elle. Elle rencontra Orson Welles. Elle n'aurait pu vivre sans amour.
Signe de son désarroi en rentrant à Hollywood, après avoir quitté l'Europe en pleurant, c'est auprès de Victor Mature qu'elle cherche une consolation. Le fait qu'elle retourne ainsi à un amour du passé, à un des premiers amours de sa vie, atteste qu'elle a besoin d'une stabilité dans sa vie sentimentale. Elle devait se sentir lasse de toujours poursuivre une chimère.
Mais la vie peut-elle apporter autre chose que des chimères, à cette femme qui attend trop d'elle ?
Elle aime la lingerie fine, elle choisit d'instinct les robes les plus révélatrices et les chaussures qui donnent à une femme une attitude cambrée.
Elle ne boit pas parce qu'elle estime qu'un homme n'aime pas une femme qui boit. Elle ne prononce jamais une vulgarité parce qu'elle sait que cela déplait à un homme dans la bouche d'une femme. Elle ne vit que pour plaire et elle sait comment s'y prendre, par naturelle délicatesse. Un soir, vers la fin de la guerre, alors qu'elle était l'idole de millions de GI's elle devait diner avec quatre d'entre eux à New York. Elle avait une très belle robe de Star, très sophistiquée. Soudain avant de les rejoindre, elle se ravisa et alla troquer la robe contre un jogging en se disant qu'ils seraient plus à l'aise si elle apparaissait comme une amie et non comme une idole.
Si sa carrière a souvent subi le contre-coup de sa vie sentimentale agitée, elle a toujours aussi fourni un havre aux heures sombres. Chaque fois qu'elle était malheureue en amour, elle se jetait à tête baissée dans le travail. Le femme désillusionnée demandait un soutien à la Star. Il en fut ainsi après Orson Welles, après Ali Khan, après Dick Haymes, c'est cela qui explique cette alternance curieuse qu'est sa carrière artistique : elle est tour à tour, femme et vedette.
Il n'y a sans doute pas d'autre exemple dans le cinéma d'une femme qui ait accepté d'être modelée par les hommes, par ses maris, par ceux qu'elle aima, par ses metteurs en scène, par les agents de publicité, les journalistes, les photographes…Ed Judson dit un jour : " Tout homme dont les yeux se pose sur Rita devient amoureux d'elle " Et c'est vrai. Trop d'hommes sont tombés amoureux d'elle, mais aucun n'a compris combien son cœur toujours mis à nu, toujours offert, était prêt à saigner à la moindre désillusion.

