Rita: Le Mythe
Extrait de l'ouvrage de Christophe leclerc "Le Panthéon Hollywoodien"
Bien longtemps après qu’elles aient disparu des écrans, les stars continuent de nous fasciner… Pour acquérir ce statut rare, les acteurs doivent incarner nos fantasmes et nos idéaux, se hissant au-delà d’eux-mêmes. Et, parfois, à force de ressasser, plus ou moins consciemment, les mêmes thèmes, de reproduire, de film en film, la même gestuelle, les stars deviennent des auteurs.[...]
Au moment où les stars américaines ne font plus forcément le succès d'un film, il m'a donc paru opportun de revenir à " l'Olympe heureuse " que fut Hollywood jusque dans les années 60. Aujourd'hui, la magie semble un peu flétrie ; le nom d'une star à l'affiche ne fait plus rêver et le processus de projection-identification ne fonctionne plus aussi bien...[...]
Immortalisée dans Gilda et La Dame de Shanghai, Rita Hayworth est une star totale : son extraordinaire beauté et sa sensualité exacerbée catalysent le mythe.
Danseuse racée, actrice solaire, Rita Hayworth fit naître un engouement idolâtre : à Hollywood, elle était surnommée la " déesse de l'amour " (The Love Goddess). Mais son mythe recèle plusieurs paradoxes. Tout d'abord, son érotisme provocant ne déclencha pas les foudres d'une censure pourtant aux aguets. A quoi on peut ajouter que Rita Hayworth, hissée haut dans l'Olympe des stars, fut toutefois placée bien bas sur le plan de la moralité. Le cinéma l'envisagea en chorus girl, en gitane perverse ou en ex-prostituée… Rita est une fille de mauvaise vie qui se livre facilement et qui corrompt ceux qui la touchent : Ève, la femme éternelle. Le contraire d'un exemple et néanmoins une Star.
Naissance du mythe La première qualité de Rita Hayworth est d'avoir su bien s'entourer. Elle doit à son premier mari le nom d'artiste sous lequel elle est immortalisée, à Orson Welles, son second époux, un rôle mythique (La Dame de Shanghai), à Ali Khan qu'elle épouse en 1949, un titre de princesse. Mais si l'on peut devenir princesse, on ne naît pas star. A Hollywood, royaume du transformisme, on voit des rousses et des brunes se muer en blondes peroxydées ; Rita Hayworth, que la nature voulut brune, devint auburn, rejoignant le cortège des chevelures de feu, les deux Maureen (O'Sullivan et O'Hara), Susan Hayward, Eleanor Parker et Deborah Kerr.
Comme beaucoup d'autres, Rita Hayworth est le " produit " d'un système "qui transmutait le plomb en or et le fiel en miel". Elle n'échappa pas aux cures d'amaigrissement et aux séances de relookage. Mais Rita n'était pas n'importe quel produit. Elle comptait déjà beaucoup d'atouts avant d'accomplir sa métamorphose : un corps délié aux fines attaches, un sourire enjôleur, des lèvres délicatement ourlées et une chevelure abondante tombant en cascades sur ses épaules. Au total, une sensualité très vive qui la singularise - et c'est sur cet aspect que je veux insister : Rita est la première star dont l'érotisme est affiché, mieux, revendiqué comme un oriflamme.
Rita, encore Cansino, pas encore Hayworth, a appris très tôt à jouer de son évidente séduction. Née dans une famille d'artistes (sa mère était danseuse chez Ziegfeld), elle est à treize ans la partenaire de son père qui se produit dans des cabarets borgnes et des boîtes de nuit sans éclat à Tijuana et Agua Caliente. Au programme, un numéro de danse espagnole ou de mambo. Rita apprend à connaître le public, ses réactions, ses attentes… Selon Barbara Leaming, la biographe d'Orson Welles, on la pousse dès son plus jeune âge à être provocante sur scène. Prendre la pose, rechercher des attitudes. Rita Hayworth fut mariée cinq fois ; elle épousa Edward Judson, un businessman (1937-1943), Orson Welles (1943-1948), Ali Khan (1949-1951), le chanteur Dick Haymes (1953-1955) et le producteur James Hill (1958-1961). Rita sera sans difficulté la star du paraître.
les scénarios en feront généralement une ex-strip-teaseuse, une cover-girl, une danseuse. Sa popularité lui viendra justement de la comédie musicale, un genre peu développé à la Columbia mais dans lequel Harry Cohn la cantonne d'abord. Il n'avait certes pas manqué de bon sens : Rita savait se donner en spectacle et dansait avec aisance. Elle sera associée aux meilleurs spécialistes du genre, Fred Astaire (dans You'll Never Get Rich, 1941, et You Were Never Lovelier, 1942) et Gene Kelly (La Reine de Broadway, 1944) ; elle apparaîtra dans huit musicals entre 1935 et 1947. Raymond Borde avance que " la danse est une transposition immémoriale de l'acte sexuel lui-même. " Il est difficile d'appliquer ce constat aux comédies musicales hollywoodiennes (tout du moins jusqu'à l'apparition de Marilyn Monroe).
>En 1940, le genre est encore trop corseté par les conventions pour que l'érotisme brûlant de Rita puisse s'y libérer. Le thème redondant du musical a beau être l'amour, il n'y est guère question de sexualité, même sous forme allusive. Rien d'anormal : le musical revendique le rêve, en appelle à l'imaginaire. Dans ces conditions, " le corps sera signe et spectacle, jamais chair vécue dans le désir, la faim, la mort. Ni douleur, ni plaisir. " Le duo Astaire-Hayworth réunit élégance, précision du geste et romantisme. Mais l'exercice est un peu trop académique et maniéré. Hayworth trouve mieux sa place aux côtés de Kelly, plus audacieux, plus athlétique. Un virtuose dont le talent se déploie de la danse moderne au ballet classique, de la danse acrobatique aux claquettes (tap-dancing). La spontanéité de Rita participe à la mutation du musical préparé par Kelly et son collaborateur, Stanley Donen. Meilleure alchimie de l'intrigue et des numéros musicaux, chorégraphies avides de grands espaces, frivolité et fantaisie débridées. La Reine de Broadway annonce Chantons sous la pluie et Un Américain à Paris. Couple en liberté, Kelly et Rita Hayworth déambulent dans un New York de pacotille, perturbent des amoureux, un policier ou un laitier, jouent aux Indiens autour d'une boîte aux lettres… On est encore loin du strip-tease savamment orchestré de Gilda. Et pourtant la présence de Rita ne laisse pas le public indifférent : pendant la guerre, elle est la mascotte des G.I.'s qui apposent sa silhouette de pin-up sur la carlingue de leurs avions et leurs bombes… On peut dire qu'ils ont perçu avant les producteurs le potentiel érotique de Rita.
L'odalisque Rita danse, elle chante (ou plutôt fait semblant puisqu'elle est toujours doublée), elle aime et est aimée (souvent de deux hommes à la fois), autant d'aptitudes mises à profit dans Gilda. Mais il n'aura pas fallu moins de trente-cinq films pour en arriver là. Par comparaison, une vingtaine de films seront nécessaires à Ava Gardner pour qu'elle soit vraiment remarquée (dans Les Tueurs de Robert Siodmak), presque autant à Lana Turner pour s'imposer dans Le Facteur sonne toujours deux fois. Le parallèle n'est pas gratuit : Les Tueurs et Le Facteur datent tous deux de 1946, l'année où Rita devient Gilda.

Une odalisque étourdissante de beauté, d'érotisme ; Gilda tour à tour langoureuse, aguicheuse, vulnérable, amoureuse. Gilda en déshabillé de soie, en gaucho de fantaisie, fouet en main. Et puis surtout, Gilda ôtant son fourreau de satin noir, son collier et jetant le tout à la foule, Gilda offerte en pâture à la concupiscence des hommes. C'est le numéro d'anthologie du film : Rita a déjà dansé et chanté avant l'apothéose du strip-tease sur Put the Blame on Mame. Mais la charge érotique du personnage atteint là son sommet : à la fin du numéro, Gilda, saoule, propose aux hommes en frac de venir baisser la fermeture éclair de sa robe, poussant plus loin la provocation. Les candidats se précipitent, bientôt écartés par Glenn Ford, hors de lui, qui la gifle. Rideau.
Comment l'érotisme arrogant de Rita n'a-t-il pas provoqué les censeurs ? En plus des postures de Rita, de son corps dévoilé, il y a les dialogues truffés d'évidentes allusions sexuelles. Car les garants de l'ordre moral avaient l'oeil à tout ; Gene Kelly raconte comment son duo avec Cyd Charisse dans Chantons sous la pluie fut tronqué : " Nous avons dû faire un certain nombre de coupures au moment où elle m'entoure de ses jambes, ce que font régulièrement les danseurs sur scène. Les censeurs au cinéma étaient toujours très actifs et dirent simplement : "Ne pas lui permettre d'enrouler ses jambes au niveau de votre taille." Quelques années plus tôt, ils n'avaient pu laisser passer Le Banni. L'histoire de Billy the Kid et Doc Holliday couchant avec la même femme pouvait, il est vrai, apparaître comme très amorale. Et puis le producteur, Howard Hughes, n'avait renoncé à aucune provocation : selon la publicité du film, la poitrine atomique de la débutante Jane Russell, constituait " deux bonnes raisons d'aller voir le film "… Tourné en 1943, il ne fut vraiment exploité qu'en 1950. Alors pourquoi tant de complaisance à l'égard de Rita Hayworth ? Sa popularité dans les rangs des G.I.'s y fut sans doute pour quelque chose. L'influence du nabab Harry Cohn, patron de la Columbia, dut également être déterminante. Harry Cohn était le découvreur de Rita, qu'il poursuivait de ses ardeurs (sans succès, paraît-il). Obsédé par Rita au point de faire poser des micros dans sa loge pour qu'aucun aspect de sa vie ne lui échappe… " Elle est trop belle pour rester seule ", avait prévenu Ballin Mundson (son mari) au début de Gilda. La femme est le passé de l'homme. Avant tout, il y eut Louise Brooks et Marlene Dietrich. Loulou et Lola-Lola (L'Ange Bleu) préparent l'éclosion des femmes fatales des années 40. Prédatrices, mantes religieuses, elles asservissent l'homme, le dupent. Dans leurs bras, il n'est plus qu'un pantin. Tandis que Loulou, femme libérée avant l'heure, multiplie les conquêtes, Lola- Lola torture le malheureux professeur Rath qui, subjugué, a eu le tort de l'épouser.
Rita Hayworth construit son personnage sur cet héritage fertile. Peut-être moins mêlée au crime que Lana Turner ou Barbara Stanwyck, elle est sans conteste une vamp : une femme calculatrice et mystérieuse, qui joue de sa séduction, " mi-dévoreuse, mi-dévorée, désinvolte et traquée (…), dure à l'égard du milieu qui l'entoure, aussi experte dans le chantage et le vice que dans les armes à feu. " Contrairement à Garbo et à Tierney, elle n'est pas une créature inaccessible. Elle est un corps brûlant de sensualité. Mais un corps qui laisse des souvenirs douloureux. Geoff Carter (Cary Grant dans Seuls les Anges ont des ailes) et Johnny Farrell (Glenn Ford dans Gilda) en savent quelque chose. Ils retrouvent tous deux leur " ex " sur leur chemin au moment où ils s'y attendent le moins. Et ça ne leur fait pas plaisir. Carter comme Farrell sont devenus d'affreux misogynes. " Avec lui les femmes se brûlent les doigts " prévient Thomas Mitchell en parlant de Carter. " Le nombre de femmes au monde n'est dépassé que par celui des insectes ", lui répond Glenn Ford dans Gilda...[...]
Gilda...Dans sa vie, Rita Hayworth a payé le prix de ce rôle : il est dangereux d'incarner un fantasme aussi puissant. Entre la pin-up et la femme fatale, elle incarna une beauté absolue, sulfureuse, provocante, inoubliable, un érotisme sophistiqué et un style unique qui la différencia des autres et en fit la femme fatale par excellence.
