Rita Hayworth et Orson Welles
D'après la biographie de Barbara Leaming
Orson Welles, cet homme à l'intelligence éclatante, à la voix profonde, au charme hypnotisant, n'avait pas encore trente ans, lorsqu'il entra dans la vie de Rita Hayworth. Il pouvait déjà se prévaloir d'une œuvre que la plupart des hommes n'espèrent pas accomplir dans toute leur vie. Il avait marqué l'histoire du cinéma avec ces deux chefs d'œuvres : Citizen Kane et The Magnificent Ambersons, celle de la radio en inventant la notion du drame radiophonique (avec la célèbre " Guerre des mondes " qui fit croire à des milliers d'auditeurs que les martiens avaient débarqué sur la Terre) et l'histoire du Theatre en montant des spectacles pour le Federal Theatre Projects et son propre Mercury Theatre, spectacles qui étaient déjà rentrés dans la légende. Beaucoup le considéraient comme un grand artiste, voire comme un génie. Pourtant l'industrie du cinéma ne pardonna jamais à Welles son portrait virulent de William Randolph Hearst et le fit bien sentir par des répercussions après Citizen Kane. Orson Welles passait dès lors pour l'enfant rebelle. Pendant le tournage de It's all true, Welles apprit qu'il n'avait plus le droit de travailler sur le tournage de la Splendeur des Amberson…C'est au beau milieu de cette crise que, parcourant le Life, il tomba sur une photo de Rita Hayworth par Bob Landry. " Je vis cette fabuleuse photo, raconta-t-il plus tard, où elle est à genoux sur un lit, et je décidais : Quand je serai rentré, c'est à ça que je vais m'occuper ! " Subjugué par la sensualité presque palpable que dégageait cette photo, Orson sentit un grand calme l'envahir, impression que ressentirent d'innombrables GI's pendant la guerre. Welles n'avait pas encore rencontré Rita Hayworth qu'il annonçait déjà à ses partenaires qu'il avait l'intention d'en faire sa seconde épouse. Leighter, un collaborateur de Welles témoigna : " Il disait qu'il rentrait en Amérique pour épouser Rita Hayworth. Il s'en faisait un devoir et ne l'avait encore jamais rencontrée. La première chose qu'il voulait faire en arrivant c'était la chercher
De son côté Rita n'apprécia pas du tout les rumeurs selon lesquelles, Orson Welles, le génie d'Hollywood voulait l'epouser. D'une part, elle ne le connaissait pas, cela lui semblait aberrant et d'autre part, consciente qu'elle n'avait pas le même niveau intellectuel, elle craignait que Welles se moque d'elle. Et puis, même si elle acceptait de le voir, elle ne trouverait rien à lui dire d'intéressant, elle se trouvait bien trop gauche et timide pour intéresser un homme tel que Welles. Orson organisa tout de même une soirée pour la rencontrer. Cette première entrevue les surprit aussi bien l'un que l'autre. Orson s'apprêtait à rencontrer une pin-up, elle était certes belle et éclatante, mais aucun sex appeal. Il dit plus tard "Gilda la perverse était un faux, elle était entièrement fabriquée. Rien à voir avec Rita. La qualité de Rita était la douceur, on devinait en elle une richesse qui la rendait très intéressante, que l'on trouve rarement chez une star de cinéma ". Plus que jamais elle le fascinait, mais Rita refusait ses invitations et avances, ce fut après un long acharnement qu'il parvint à se lier avec elle. Durant leurs premiers rendez-vous, Orson utilisait un de ses trucs qui marchait habituellement avec ses conquêtes, " la lecture de pensée " pour la tirer de sa réserve. S'il devinait ce qu'elle pensait, elle devait ajouter des détails et s'il se trompait, elle le corrigeait. Elle en vint donc à parler d'elle-même, très facilement. Ils parlèrent beaucoup Cinéma et Orson se rendit compte que Rita détestait Hollywood et son personnage de Star. " Elle haïssait son personnage, il ne lui donnait pas un seul moment de plaisir, il ne lui donnait rien. Elle n'aimait pas etre Rita Hayworth, elle n'y croyait pas. Il y avait en elle ce pessimisme gitan, elle considérait tout cela uniquement comme un travail. Je lui disais qu'elle profite de son statut de star, mais elle répondait que c'était absurde et que du jour au lendemain, elle ferait un flop et qu'elle ne serait de nouveau plus personne ". Orson se rendit compte que la jeune femme était obsédée par Harry Cohn, sans le sens où elle l'attendait au tournant. A la suite de " You'll never get rich ", Cohn lui avait infligé une période de mise à pied pour avoir refusé un scénario qu'elle jugeait de mauvais goût.
Enfin, Orson et Rita entretiennent une idylle des plus romantiques. Orson ne jurait que par elle "Rita était très naturelle, elle se maquillait peu, sauf pour le travail. Et d'ailleurs, elle était bien plus jolie sans maquillage. Sa sensualité était celle d'une femme, pas celle d'une jeune fille. Une femme timide, certes, mais non une jeune-fille timide". L'écrivain Jim Bacon, qui connut bien le couple dira "Rita était terrifiée par le génie d'Orson. Elle n'arrivait pas à croire qu'un des plus grands talents du cinéma était tombé amoureux d'elle ". L'entourage de Welles comprit qu'il avait matérialisé son fantasme lorsqu'il amena Rita à une répétition du spectacle radiophonique qu'il donnait chaque semaine sur CBS. Il semblait très fier de l'avoir près de lui et elle de son côté posait sur lui un regard à la fois affectueux et craintif. Elle ne le quittait pas des yeux et lui se tournait de temps en temps et la regardait d'un regard de petit garçon. Ils étaient très amoureux l'un de l'autre. Shifra Haran, la secrétaire d'Orson Welles témoigna " Rita était très heureuse au début. Il était adorable avec elle. Il ne la rabaissait jamais. Les femmes disaient : Mais qu'est-ce qu'il lui trouve ? Elle est jolie, mais elle est idiote. Les gens disaient qu'elle était terne, trop réservée. " Une autre collaboratrice de Welles dit de Rita "Comme elle était belle, les hommes l'admiraient, mais je pense qu'elle n'a jamais été aimée pour elle-même. Aussi, elle ressentait un sentiment d'insécurité immense et l'homme qui partageait sa vie devait lui accorder toute son attention". Très vite, même s'il ne connaissait pas le passé de Rita, Orson se rendit compte des besoins affectifs de Rita "Elle était terriblement jalouse, à l'époque j'ignorais qu'elle était malade. C'était avant notre mariage, je n'étais assez futé pour imaginer que cela puisse être névrotique. Je pensais simplement que c'était son sang de gitane et je me disais que j'allais la guérir ". Depuis le début de la guerre, les vedettes faisaient de gros efforts pour divertir les troupes, Rita dansaient aux bras de GI's à la Hollywood Cantenn, quant à Orson, lorsqu'il apprit qu'il était réformé pour cause d'Asthme, de pieds plats et de dos tordu, il monta le Mercury Wonder Show. Il affirma cependant " Je me suis senti coupable, coupable d'être un civil en temps de guerre ". Au Mercury, il dispensait des spectacles de Magie avec un groupe d'acteurs, tous très liés entre eux. Rita participa à cette initiative, pour elle c'était le moyen de s'investir et d'entrer dans le monde d'Orson.
Il lui dévoila ses secrets de Magicien et lui apprit quelques tours, auxquels elle participa sur scène. Cependant, le bonheur fut de courte durée, Harry Cohn, le patron de la Columbia, qui voyait d'un très mauvais œil la relation qu'entretenait sa vedette avec Welles, interdit à Rita de poursuivre. Elle était en plein tournage de Cover Girl. Orson fut obligé de remplacer Rita à la dernière minute, il choisit sa vieille amie, Marlene Dietrich pour laquelle il avait une véritable fascination. L'union de Rita Hayworth et Orson Welles fut célébrée le 7 septembre 1943, entre deux représentations du Mercury Wonder Show et en plein tournage de Cover Girl. Harry Cohn, à l'origine furieux de cette union, décida finalement d'en tirer profit et de faire un coup de publicité pour la Columbia. Il prévint les services de presse et c'est une foule qui attendit le couple et les quelques invités au Bay City Building de Santa Monica, ce qui mit Rita et Orson dans une nervosité extrême. Une fois mariés, loin des journalistes, Shifra Haran dira " Je n'ai jamais vu un couple aussi heureux, plus content, plus ravi, plus adorable. Elle était radieuse ".
Une fête fut improvisée à la Columbia en l'honneur de Rita par ses collègues de Cover Girl, le soir même elle fut assaillie par des journalistes au Mercury Wonder Show et n'arriva pas à articuler un mot, c'est Marlène Dietrich qui vint à son secours. La dernière représentation du Mercury Wonder Show avait lieu le 9 septembre et aussitôt après Rita et Orson s'envolèrent pour Chicago où il devait donner une conférence devant le rassemblement pour la paix. Les difficultés que Welles rencontrait à Hollywood, l'obligeaient à envisager une autre carrière. Pour Rita cet avenir politique représentait le moyen de quitter Hollywood. Mais Welles déclara " Je ne voulais pas prendre la responsabilité de lui faire tout lâcher tant que je ne savais pas très bien quel cours allait prendre ma vie, mais lorsque je lui ai demandé son sentiment, elle a sauté de joie. Elle était prête à tout quitter, ravie. Elle serait partie avec grand plaisir et ne l'aurait pas regretté une minute. ". A Chicago, Rita rencontra un couple d'amis d'Orson, Les Hill avec lesquels elle eut pour la première fois de sa vie l'impression d'être en famille. Mais malgré l'éloignement des studios de Hollywood, Rita Hayworth restait la pin-up de toute une nation, et une promenade en compagnie des Hill manqua mal tourner, suite à la foule qui avait remarqué la présence de Rita et qui entoura le groupe, totalement hystérique. Elle dut se réfugier deux heures durant dans une cabine. Les Welles continuèrent à sillonner la côte Est, où Orson faisait des discours politiques.
Rita devait subir les repas avec les politiciens et les personnalités. Durant leur séjour, ils habitèrent la maison d'un producteur, Louis Dolivet, son épouse fut surprise par le calme de Rita devant les brusqueries et parfois la grossièreté d'Orson. Elle la décrit ainsi " C'était une jeune femme douce, timide, peu exigeante et plutôt terne. C'est à se demander si elle ne s'attendait pas à être traitée ainsi ". Lorsque Welles et Dolivet s'absentaientt pour parler politique, les deux femmes restaient ensemble, mais Rita ne parvenait pas à surmonter sa timidité, toujours effrayée à l'idée de dire ou faire quelque chose qui mettrait Orson dans l'embarras. De plus, elle apprit à la même période que la presse les avait surnommés " La belle et le cerveau ", ce qui ne l'aidait pas à prendre des initiatives. Des ennuis de santé pour Orson, contraignirent le couple à retourner à Hollywood. A peine réinstaller, Harry Cohn rappela à Rita qu'elle était toujours sous contrat avec la Columbia et elle fut forcée d'accepter le tournage de Tonight en every Night. Rita apprit alors sa grossesse et surmonta sa timidité pour donner une immense réception dans leur maison de Carmelina Drive. A l'automne, Orson devait participer à la campagne pour la réélection du président Roosevelt, ce qui fit entrer son épouse dans une nervosité accrue.
Elle passa la fin de sa grossesse seule, Orson a plus de 2000 km de distance, entourée par une horde de parasites des studios qui s'amusaient à soupçonner Orson d'avoir des liaisons. Peu sûre d'elle, assaillie par le doute et la crainte, Rita prit l'avion pour le rejoindre, enceinte de 7 mois. Mais malgré tout, il faillit entamer une liaison avec Gloria Vanderbilt. De retour à Hollywood et après la réélection de Roosevelt, le FBI commença à soupçonner les Welles d'appartenir au parti communiste. Ils firent l'objet d'investigations secrètes. Lorsque Rebecca Welles vit le jour, ses parents reçurent les félicitations de la Maison Blanche. La naissance de sa fille n'empêcha cependant pas Orson de délaisser son épouse et de s'envoler de nouveau pour assurer sa carrière Politique. Il dit plus tard " Si je n'avais pas été obsédé par mon travail, j'aurais pu rester avec elle ". Devant l'indifférence d'Orson, devant ses infidélités, alors que leur couple partait à la dérive, Rita signa pour le rôle titre de Gilda et Orson partit sur le scenario de The Stranger.
Shifra Haran en conclut " Miss Hayworth elle-même disait qu'il y avait en elle deux personnes, la Star et l'autre, la vraie personne. Les gens attendaient de la seconde des choses qui n'appartenaient qu'à la première ". Une brève réconciliation eut lieu dans le couple après le tournage de Gilda, cependant, le divorce se profilait dangereusement à l'horizon, Rita souhaitait en finir, elle entama même une liaison avec Tony Martin, son partenaire de Music on my heart et futur époux de Cyd Charisse. Mais malgré tout, encore attachée à Orson, elle mit rapidement fin à cette liaison pour revenir vers Welles. C'est à ce moment là qu'il décida de tourner la Dame de Shanghai et qu'il proposa à son épouse d'être sa partenaire.. Il parsema le film d'allusions autobiographiques, transformant le scénario en une sorte de méditation artistique sur l'échec de sa relation avec Rita. Toutefois, l'écho le plus poignant de la réalité, c'est dans une relation entre les deux personnages principaux qu'il faut le chercher " Arrête de pleurer, je ne supporte pas de te voir pleurer " dit le personnage d'Orson à celui de Rita. " "Je vais t'amener à un endroit où il n'y aura pas d'espions " Ces espions, c'est une allusion à Cohn et à l'obsédante surveillance qu'il exerçait sur sa star. Les 30 ans de Rita furent fêtés sur le bateau d'Errol Flynn, mais elle paraissait malade, fatiguée, lors du tournage, elle s'évanouit sur le plateau et fut forcée de garder le lit plus d'une semaine, ce qui retarda la production et rendait Orson furieux. A la fin du tournage, le couple se sépara, Orson ne se sentant plus capable d'assumer les besoins affectifs de Rita et cette dernière fatiguée d'une vie sans but. La rupture définitive intervint quelques mois plus tard, le divorce fut prononcé le 10 novembre 1947, alors que par pure coïncidence le Life éditait son titre " La Déesse de l'amour en Amérique ". Le couple resta malgré tout extrêmement soudé, Orson fut toujours là pour Rita, celle-ci lui proposa un remariage en 1949, mais il refusa, perdu dans sa carrière cinématographique, en quête d'aventures. Quelques années plus tard, alors qu'elle était princesse Aly Khan, il ne put la quitter des yeux lors d'une représentation théâtrale qu'il faisait à Londres…Et il vola encore à son secours lorsqu'elle avait le plus besoin de soutien pour la garde de ses filles.
Orson Welles et Rita Hayworth furent un couple légendaire, ils marquèrent le cinéma des années 40, passant du mythe à la réalité, si leur couple n'a pas survécu aux épreuves de la vie, il restera à jamais dans la légende de Hollywood. " Il fut le grand amour de ma vie " Dira Rita Hayworth " Il est entré dans ma vie comme une fusée lançant des comètes de feu " dit-elle encore …Quant à lui, il dira " Peut-être vivrais-je assez longtemps pour l'oublier "…Et pourtant il ne l'oubliera pas, puisque le jour de sa mort, il affirma qu'il l'aimait toujours, qu'il l'avait toujours aimée.
